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samedi 28 novembre 2009

Gémellité delphinale

Les aurores se font plus généreuses en perspectives et en couleurs. Elles étendent en même temps que l'automne sa résille d'or sur les bois humides, leurs lambeaux de feu déchiquetés en lisière de ciels qui appellent notre regard complice. Ces aurores phosphorescentes nous rappellent nos anciennes visions. Les événements en gestation nous commandent d'en livrer certaines aujourd'hui. Nous ne sommes pas voyants et encore moins prophètes mais ce qui suit est si peu anodin que cela méritait d'être écrit ici.



Nous étions jeunes et pleins d'aspirations grandioses à peine gâchées et notre vie de pensionnaire au Collège royal de Juilly s'écoulait, tranquille en apparence, tourmentée et quelque peu mysticisante en dedans. C'était en 1994. À cette époque, la nuit venue et avec elle l'obscurité et le silence, s'imposaient à nous toutes sorte d'images, spontanément, sans que nous les recherchâmes le moins du monde. Ces images étranges qui se superposaient à la réalité et s'y substituaient à mesure que la lumière baissait d'intensité, gagnaient jour après jour en précision et en complexité, déployaient de plus en plus souvent leur splendeurs devant nos yeux effarés. La curiosité et l'excitation nous inclinèrent à les rechercher fréquemment bien qu'ayant conscience de la folie que cela pouvait potentiellement représenter autant que du danger venant de leur caractère imprévisible et violent. Cette violence n'était pas seulement visuelle. En effet, les images mouvantes et tridimensionnelles s'accompagnaient de sensations physiques et de sentiments divers que nous n'aurions su expliquer.



Un nouvelle récente nous a amenés à nous pencher à nouveau sur cet univers délaissé depuis longtemps, et sur les croquis et notes par lesquels nous avions consigné ces manifestations nocturnes. La vision, à la fois vivante et symbolique, qui nous avait le plus marqué et qui restera à jamais gravée dans notre mémoire prit une acuité et une dimension que je n'aurais pu soupçonner auparavant à la lumière de cet événement. C'était le 27 mai 1994 au soir, peu après que le calme et le silence eût envahi le dortoir, dans notre cellule individuelle isolée de la coursive par un simple rideau, à Juilly. Ce soir-là, nous nous laissâmes entraîner de nouveau dans les corridors incertains de cette sensorialité inhabituelle et sentîmes que les choses allaient être fortes. Les pulsations de notre coeur irradiaient dans tout notre corps. Emergeant d'abord des ténèbres une sorte de lourde porte d'airain, avec en son centre un genre de mascaron patiné à visage humain, proche de la représentation du Roi-Soleil, ou encore d'une tête de gorgone, je ne sais. Nous tentâmes de pousser la porte qui s'entr'ouvrit et ressentîmes aussitôt fortement une présence, un Autre, très proche, presque uni à mous.


in Cahier 1994

C'est alors que nous apparurent deux dauphins adossés aux caractéristiques quasi héraldiques, de couleur bleue et argentée, très lumineux. Ces deux dauphins étaient identiques et formaient une symétrie parfaite. Ils semblaient éclairés de l'intérieur, comme incandescents et se détachaient nettement du fond bleu céleste. Au centre de cette image gémellaire, prit soudain naissance un faisceau de lumière très vive jaillissant du point de contact entre les deux figures en forme de cône renversé. Cette lumière, comme une ouverture, un déchirement dans le fond obscur, grandit et s'écarta en séparant les deux dauphins pour occuper tout le champ visuel. Un confiance et un bien-être inexplicables se dégageait de cette vision magnifique.


in Cahiers 1994

Les mêmes dauphins réapparurent au centre du faisceau, affrontés cette fois et inscrits dans un cercle, augmentant en intensité lumineuse et en brillance tandis que la lumière au second plan prenait une perspective et se mettait à défiler comme un tunnel de feu sans que la figure centrale, statique, en fut affectée. Les détails en étaient très nets et les couleurs très vives. Ce spectacle merveilleux nous inspirait un sentiment aigu de puissance et de hauteur. Cette splendide vison se poursuivit mais l'épisode que nous décrivons ici nous marqua à jamais par la sa majesté et par sa beauté sans que nous puissions lui donner de signification.


A deux dauphins adossés. 1996


Bâton de marche sculpté par nous, 1996


Gironné ondé de six pièces mouvant de la pointe à deux dauphins affrontés brochant. 1998

Cependant, elle nous poursuivit tout au long de notre vie jusqu'à aujourd'hui et nous avons régulièrement fait référence dans nos dessins d'armoiries et diverses autres représentations à ces deux dauphins. Mais aujourd'hui, nous ne pouvons nous empêcher de rapprocher ce souvenir à l'heureux événement que nous avons appris le 25 novembre par un communiqué du Secrétariat de Monseigneur le duc d'Anjou, Louis XX. Leurs Majestés le roi et la reine attendent des jumeaux pour le printemps prochain. Si ce sont de vrais jumeaux, et que ce sont des garçons, ce que nous ne savons pas encore et que nous ne saurons qu'à leur naissance, la gémellité delphinale de notre vision prendra alors tout son sens. Un chose inouïe se produira dans l'histoire de notre race royale : la naissance de deux dauphins de France.


Couronne delphinale

Nous connaissons bien nos lois de dévolution de la Couronne et elles sont limpides. L'héritier de la Couronne est désigné par la loi de primogéniture. Cela signifie littéralement que le premier né sera roi. Mais cette loi n'enlève rien au signe que représente cet événement. Si se sont des garçons, des jumeaux authentiques, ils auront été conçus au même instant, issus de la même cellule, ayant un patrimoine génétique identique et ne naîtrons qu'à quelques instants d'intervalle. Nous voyons là les arcanes du Temps jouer un jeu inédit qui nous remplit à la fois d'allégresse et de craintes. Nous ne pouvons pour l'heure que féliciter Leurs Majestés et nous réjouir par avance pour la continuité de la Couronne. Mais nous n'avons certes pas fini de méditer cet événement et ses possibles conséquences méta-historiques.

samedi 31 octobre 2009

À plus d'un titre



Tout comme les princes, l'argent possède un titre. Celui-ci indique la proportion de métal précieux dans l'alliage nécessaire et était jusqu'à récemment garanti par un poinçon spécifique. Mais les meilleurs usages se perdent de nos jours en matière d'authenticité et ce qui vaut pour l'orfèvrerie vaut également hélas pour nos princes. Si je parle d'argent, et de princes, c'est que j'ai eu le plaisir de retrouver au fond du tiroir d'un guéridon un objet qui fut dans mes jeunes années un genre de talisman, matérialisant la profonde et subtile intuition qui se dessinait en moi depuis l'enfance et qui se résume très bien en un mot, la légitimité. Ce fétiche d'adolescent en quête de références culturelles et philosophiques originales au sens littéral n'est autre qu'une pièce de cinq pesetas en argent de 1898, représentant à son avers le jeune roi constitutionnel Alphonse XIII de profil et à son revers, les armes de celui-ci. Par quel mystérieux caprice mon inspiration intellectuelle allait-elle m'attacher sentimentalement à cette monnaie étrangère et abîmée, qui ne miroite même pas de l'éclat ensorcelant de l'or ?

Au-delà de la simple grâce que le graveur a su conférer au visage du jeune garçon et qui le rend si émouvant, cette pièce recèle un trésor symbolique caché qui renvoie à une page essentielle de notre histoire, de celles dépourvues d'images bariolées que le commun passe sans les voir. Mais remontons de quelques années. Le 24 août 1883, le comte de Chambord, Henri de France, dernier des descendants du roi Charles X et héritier de la Couronne, s'éteint en exil à Frohsdorf , Autriche, sans postérité. C'était après une tentative manquée du Maréchal de Mac-Mahon, alors président de la République et fort d'une assemblée en majorité royaliste, pour restaurer la monarchie. L'Histoire de France, si féconde en situations désespérées où, dans une nation divisée, elle met en grand péril le camp légitime pour mieux le faire triompher ensuite, va susciter une question qui n'aurait jamais dû être posée, mais qui le fut. Qui succède à Henri V dans ses droits à la Couronne ?


Henri de France, comte de Chambord

Si cette question n'aurait pas dû être posée, c'est qu'en France, le roi est saisi automatiquement par la mort du précédent roi par le truchement des lois fondamentales du royaume réputées intangibles. Le successible est donc désigné par le droit royal historique qui, en cas de disparition sans postérité, appelle le collatéral le plus proche par ordre de primogéniture mâle, à l'infini ! De plus la Couronne est réputée indisponible, ce qui signifie que nulle volonté humaine, fut-ce celle du roi lui-même, ne peut modifier cet ordre, autrement dit légitimer ses bâtards royaux, abdiquer ou renoncer à ses droits pour lui et a fortiori pour ses descendants. Ces lois impliquent également que ce doit être un prince français, ce qui signifie qu'il doit appartenir à la Maison de France, celle-là même que l'on désigne par le nom de Capétiens. Ainsi Henri III avait transmis la couronne à son cousin Henri de Navarre. Et c'est là qu'on se dit que tout va pour le mieux. Qui est-ce ?

C'était sans tenir compte des poisons insidieux distillés dans la société française au fur et à mesure que les régimes et les révolutions se succédaient, apportant leur lots de confusion et de contradictions, leur bataillons de défenseurs échevelés de tel ou tel nouvelle idéologie, leur jeux de neuves et changeante fidélités. Que valent des droits face aux faits ? Ce sont pourtant ces mêmes faits qui vont engendrer une mouvance se réclamant elle-même du droit. En effet, par l'usurpation d'un trône fort enbourgeoisé de Louis-Philippe d'Orléans, roi des Français, rejeton du citoyen doublement parricide Égalité, les successeurs de ce celui-la ne démordrons plus de leur tout nouvellement acquis droit à la Couronne. Deux traditions ? Même pas...


Philippe de France, roi d'Espagne

Mais revenons à la mort du comte de Chambord et à nos lois de dévolution de la Couronne. Elles sont alors sans appel et désignent l'aîné des descendant de Philippe de France, duc d'Anjou, que Louis XIV, son grand-père avait eu grand peine à placé sur le trône ultra-pyrénéen du Habsbourg Philippe IV dont il héritait par sa grand-mère, la reine Marie-Thérèse d'Autriche. Ce prince est Jean de Bourbon, comte de Montizón, prétendant carliste en Espagne et désormais Jean III de France de jure. En effet, les Orléans, bien que cousins du roi, ne sont qu'une branche cadette issue du frère du roi Louis XIV, Monsieur. Mais le contexte brouillé en France par la tourmente révolutionnaire depuis un siècle les place au premier plan et ils héritent, sinon des droits, du moins de la place qui reste à occuper. De fait – peu peuvent avoir raison et beaucoup se tromper – une majorité des légitimistes français fusionnent avec les orléanistes pour soutenir le duc d'Orléans, jadis titré « comte de Paris » par l'usurpateur. Inutile, je pense, à ce stade de préciser où, dans cette affaire, je place la légitimité.

Lorsque Philippe de France devint roi des Espagnes, il fit mettre dans ses armoiries un écusson sur le tout aux armes d'Anjou, son titre français. Ces armes sont de France à la bordure de gueules. Le destin laisse de petits cailloux blancs. On retrouve, à quelques détails de blasonnement près, ces armoiries au revers de ma pièce de monnaie. Cependant, un examen attentif permet de voir que l'un de ces détails est parlant. l'écusson d'Anjou a tout simplement perdu sa bordure de gueules, ce qui signifie que c'est désormais un écusson d'azur à trois fleurs de lys d'or, soit un écusson de France ! En 1898, la nouvelle branche aînée ne badine pas avec les symboles. Cette acte discret pour le néophyte, est lourd de conséquences pour la suite, nous auront l'occasion d'y revenir. Pour l'heure je vais m'employer à décrasser mon trophée retrouvé afin que quelqu'éclat arraché au vieux métal vienne se perdre dans mes yeux confiants et rassérénés.